Confluences Resonants

Espace public Féminin- masculin_Alexandria, Fatima Zahra SALIH

| Imprimer

Confluences résonnants

Espace public

Féminin- masculin

En hommage aux femmes déguisées en hommes pour accéder à la parole sur la place publique, sur les lieux où les « halqas » sont l’unique apanage des hommes

En hommage aussi aux hommes déguisés en femmes pour remplacer les femmes absentes(ifiées) de l’espace publique des « halqas »

FATIMA- ZAHRA SALIH

 

 

Femme, je suis.

Assoiffée de parole, je reste.

Assoiffée de dire, de faire entendre ma voix, de laisser parcourir mes histoires dans les aires communes, sous les cieux libres et ouverts.

Assoiffée de me mouvoir sur une place où mille voix, mille regards, mille corps anonymes bougent sans se toucher tout en se prêtant attention.

Cet Espace- là, je ne peux l’occuper qu’en étant UN autre que moi-même.

J’aurais besoin d’un autre prénom aussi, du prénom d’un homme, de n’importe quel homme. Pourvu que ça soit un homme !

Je réfléchis : si j’étais un homme, quel prénom me siérait le mieux ? Lequel, préférerais-je ?

Je rêve un peu à ces prénoms qui font voyager, qui se laissent glisser dans les oreilles tel des murmures infinis…

« Saîd », c’est le premier qui me vient à l’esprit. Un prénom joyeux. Ainsi je le ressens.

L’idée d’une quelconque légèreté que susciterait mon seul prénom d’emprunt me plaît, voire m’étourdit un peu.

Mon prénom actuel est Maryem . Comment ne pas penser à celle qui la première le porta, fut érigée en Sainte, fut à la fois mère et femme jamais approchée par un homme ?

Quant à mon patronyme il porte en lui seul ce vacillement intersexuel, ce va-et-vient interminable entre l’être-femme et le paraître-homme.

C’est lui qui réglera ma vie, désormais : Amal.

Mon patronyme est à l’origine   un prénom unisexe, porteur de l’espoir d’une indifférence sexuelle qui, un jour, nous fera égaux sur cette terre, sur toutes les places du monde, nous les femmes et les hommes…

………………

Je ne peux me tenir librement debout sur cette place regorgeant d’hommes, étouffante de leurs sueurs, de leur corps forts et robustes, qu’en empruntant un corps autre que le mien, qu’en quittant celui de  la femme que je suis.

Je me regarde dans le miroir. Je me vois. Je vois un corps. Mon corps de femme.

J’hésite, mes doigts tremblent en parcourant cette chair appelée à disparaître sous des bandages blancs et des silences de morts.

Mon regard s’attache à scruter chaque mouvement de hanche, chaque douceur de courbe, chaque millimètre de peau douce et tendre.

Je vois déjà s’aplatir mes rondeurs, s’effacer ma douceur, s’annuler mes courbes.

C’est pour que je sois hors du moindre regard qui dirait sa soif ou sa faim là où il n’a pas lieu d’être !

Je dois remanier ma démarche, mes gestes, mes mouvements, redessiner les lignes de ma fine silhouette, retracer ses limites dans un espace où elle n’est pas conviée, où elle n’est pas appelée à apparaître.

Je trébuche, je vacille, je manque de tomber. Mes pieds tracent des pas dans l’air, hésitent à toucher le sol.

L’assurance leur manque.

Tout manque encore à ce corps en manque de dire et d’être.

Puis je dépose un pied sur la terre battue, avance l’autre sur un sol de plus en plus ferme.

……………

 

 

 

Puis, je parle à ce corps en face de moi, sur la surface du miroir. J’entends une voix fine, fluette même, sourde par moments.

Je m’éclaircis la voix puis commence à crier, d’abord timidement puis de plus en plus fort. Ma voix déchire ma gorge où elle a été enfouie et rendue à sa mutité.

Surtout pour rire, on m’avait dit qu’elle devait être tue.

Les femmes autour de moi se gardaient de se faire entendre. Un silence assourdissant de soumission et d’absence parlait d’elles dès que les hommes rentraient à la maison.

– « Chut ! Les hommes sont là ! Ils t’entendront ! Hchouma ! » Me réprimandait ma grand-mère et les femmes de ma tribu.

La voix des femmes s’autorisait à être entendue par les hommes uniquement pour crier les grandes douleurs de la naissance et de la mort. Jamais pour laisser échapper les frémissements de la jouissance, du plaisir ou de la joie d’être simplement…

Ma voix est une honte.

Ma voix me manque.

Je dois élargir mes cordes vocales et me forger une autre voix quant à elle rauque et forte.

Je pense au conte de «  la chèvre et des sept chevreaux » lorsque, pour récupérer ses petits dévorés par le loup, la chèvre s’en va chez le forgeron qui aiguisera sa voix et la rendra plus imposante. Ensuite seulement, elle s’en va rencontrer le loup, l’affronte, le met à terre et d’une voix aiguisée et forte le menace s’il s’entête à ne pas vouloir lui rendre ses petits engloutis dans son ventre.

Comme elle, ma voix sera déterrée, déchirera les mille voiles qui l’étouffent.

Comme elle, ma voix est appelée à se durcir. Elle sera le mienne et celle d’UN autre, à la fois.

La voix qui portera ma parole hors de moi sera transfuge.

…………..

qrcode-FATIMA-ZHARA-SALIH





Haut de page